Dans les collines de Galilée,
sous un ciel d’or et de poussière,
naquit un enfant que nul n’attendait
et que pourtant guettaient toutes les générations.
Car dans son sang coulait
le fleuve brisé de David,
le roi berger,
le vainqueur de Goliath,
le fondateur des royaumes oubliés.
Ce sang brûlait,
ce sang appelait,
ce sang réclamait justice.
Et l’enfant grandissait
comme un chêne solitaire
sur la terre craquelée d’Israël.
Il apprit tôt que la lignée royale
vivait encore dans les murmures,
et que son nom,
comme un charbon ardent,
pouvait enflammer l’espoir des opprimés
et la peur des puissants.
Les prêtres tremblaient en silence,
Hérode frissonnait dans ses palais d’ombre,
Rome observait sous ses casques brillants.
Lui marchait parmi les pêcheurs,
dormait avec les paysans,
et parlait d’un Royaume
qu’on croyait politique
mais qui vibrait d’un autre souffle.
Ses mots hypnotisaient.
Son regard perçait les masques.
Les foules murmuraient :
« Voici le fils de David ! »
Et la rumeur devint tempête.
Rome tendit la main.
Ce n’était pas une main d’ami,
mais une main lourde
qui portait les cicatrices de mille empires.
Les légats dirent :
« Sois roi en notre nom.
Prends la couronne.
Nous ferons ta paix.
Tu feras ta gloire. »
Ils voulaient un roi docile,
un roi courbé devant l’aigle romain,
un roi-cuirette pour calmer la Judée.
Mais l’Homme au sang de David
refusa la laisse d’or.
Alors Rome attendit,
et l’ombre s’épaissit.
Dans le Temple,
les grands prêtres sentirent leur pouvoir trembler
comme des colonnes fendues.
Des alliances secrètes se nouèrent :
entre Hérode,
entre le Sanhédrin,
entre les marchands d’encens
et les gardiens de la Loi.
Ils disaient en secret :
« S’il devient roi,
nous perdrons tout. »
La jalousie monta
comme un serpent dans les escaliers de marbre.
Et l’ordre fut donné :
Arrêtez-le.
La nuit où les soldats vinrent,
il se déroba dans le noir.
Il marcha quarante jours,
traversant les pierres tranchantes,
les ravins du désert,
la faim, la solitude,
le visage déchiré par la poussière.
Il ne portait plus ni titre,
ni disciple,
ni destin.
Seulement sa respiration.
Seulement son sang ancien
qui cognait dans ses tempes.
Là, au bord du vide,
les ombres de son cœur parlèrent :
— « Prends le pouvoir !
Saisis les royaumes !
Montre ta force ! »
L’Homme-ROI répondit :
« Mon pouvoir n’est pas dans la terre. »
Et le désert l’écouta.
Il revint.
Non pas en roi couronné,
mais en homme brisé
par la vérité intérieure.
Ses disciples furent frappés.
Ses ennemis jubilèrent.
Rome soupira.
Le Temple exulta.
On l’arrêta une deuxième fois,
dans le jardin des oliviers,
au moment où la lune glissait
comme une lame d’argent.
Judas pleurait.
Pierre tremblait.
Les soldats riaient.
La prophétie du sang s’accomplissait.
Chant VI — Le Roi Déchu
On le fit marcher
sous le poids du bois,
comme on fait marcher
les grands rebelles
pour briser leur légende.
On le frappa.
On le méprisa.
On lui cracha au visage.
Et chaque pas
faisait tomber un morceau
de l’ancien royaume
qu’il avait cru reconquérir.
La couronne qu’on lui posa
n’était pas d’or
mais d’épines.
Mais dans son regard,
quelque chose venait de naître
qui ne ressemblait plus
à un roi de chair.
Sur la colline,
on dressa le bois.
Les clous traversèrent la peau,
et le corps royal
devint un pont
entre la terre et le ciel.
La foule riait.
Les prêtres souriaient.
Les soldats jouaient sa tunique
aux dés de la fatalité.
Et lui, suspendu,
accomplissait
la plus grande inversion
de tous les royaumes humains :
En perdant le trône d’Israël,
il devenait le Roi
du Royaume intérieur.
En perdant la couronne de David,
il recevait la couronne invisible.
En perdant son peuple,
il devenait
le frère de l’humanité.
Quand son dernier souffle
se mêla au vent,
une paix étrange
tomba sur la colline.
Ce n’était pas la paix de Rome.
Ni la paix du Temple.
Ni la paix des rois.
C’était une paix
qu’aucune épée
ne pouvait briser.
Son corps tomba.
Son légitimité terrestre disparut.
Son rêve politique s’effrita.
Mais dans l’invisible,
une porte s’ouvrit.
Car la mort
n’avait pas tué l’homme :
elle avait libéré
le Roi intérieur.
Les Romains,
pour effacer la honte de l’avoir crucifié,
dirent qu’il était divin.
Le Temple,
pour étouffer l’émeute,
dit qu’il était maudit.
Le peuple,
pour survivre,
dit qu’il était vivant.
Mais son Royaume,
nul ne put le saisir.
Ni Rome,
ni Hérode,
ni les prêtres,
ni les armées.
Car son Royaume
n’avait pas de frontières.
Il ne tenait pas dans les murs.
Il ne dépendait d’aucune épée.
Il était né dans le désert,
il avait grandi sur la croix,
il avait éclaté au cœur de la mort.
Il était né
dans l’âme du monde.
Et l’Homme qui voulait devenir Roi
devint le Roi
que nul empire ne peut crucifier.